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16 Juin 2017

Les bibliothécaires, indissociables de la performance des bibliothèques publiques

 
Chantal Brodeur, présidente
Association des bibliothèques publiques du Québec
 
Guy Gosselin, président
Corporation des bibliothécaires professionnels du Québec
 
L’article de Catherine Lalonde intitulé « Le Québec à la traîne quant au nombre de bibliothécaires » publié le 7 juin dernier met en lumière la disparité des ressources professionnelles en poste dans les bibliothèques publiques du Québec par rapport à celles des autres provinces du Canada. Au Québec, seulement 41 %[1] des bibliothèques publiques autonomes sont dirigées par des bibliothécaires, notamment parce qu’il n’existe pas d’énoncé gouvernemental ou d’obligation pour les municipalités à cet effet. Bien que les bibliothèques publiques se sont dotées de Lignes directrices[2] établies à partir, notamment, de la norme internationale ISO 11620, peu de bibliothèques publiques québécoises rencontrent les cibles minimales établies quant au nombre de bibliothécaires par 10 000 habitants. Pourtant, les bibliothécaires possèdent un diplôme universitaire de deuxième cycle et sont les seuls professionnels spécifiquement formés pour gérer des bibliothèques. Le travail des bibliothécaires peut paraître abstrait de prime abord, car sauf pour l’aide à la recherche ou la coordination d’activités, ils n’interviennent pas nécessairement auprès du public. En plus d’être les spécialistes de l’information, les bibliothécaires sont responsables du développement des collections, de la formation technologique, de la mise en œuvre d’une offre de service contribuant à faire des bibliothèques un lieu de vie inclusif, accessible et au service de toutes les clientèles ainsi que de la gestion des ressources matérielles, humaines et technologiques de ces institutions.
 
Si les bibliothèques d’aujourd’hui ne ressemblent en rien à l’institution traditionnelle de jadis, c’est parce qu’elles sont en dialogue constant avec leurs communautés. Elles contribuent à la hausse du niveau de littératie en misant sur le développement de partenariats avec les milieux scolaire, communautaire, culturel et de la santé. Elles soutiennent l’éveil à la lecture dès le plus jeune âge, l’intégration culturelle et linguistique des nouveaux arrivants, la réduction du fossé numérique, la prévention de problèmes sociaux, la réussite éducative et l’apprentissage tout au long de la vie. Récemment, certaines ont implanté des médialabs et des fablabs au sein desquels des bibliothécaires initient les abonnés à la création numérique et suscitent l’engouement pour la science et la technologie, ce qui inspirera sans doute de nouvelles passions chez les usagers qui fréquentent ces lieux ou orientera des choix de carrières.
Malheureusement, au Québec, aucun diagnostic n’a encore été mené pour mesurer les retombées positives des bibliothèques publiques. Il serait judicieux de bénéficier d’un outil reconnu par les instances gouvernementales pour évaluer la performance de ces institutions. De même, aucune étude québécoise n’a encore été menée pour chiffrer leur impact socio-économique et le retour sur l’investissement. Cela a pourtant été fait dans plusieurs villes à travers le monde, dont à Toronto en 2013, qui établissait alors que pour chaque dollar investi, la bibliothèque rapportait 5,63 $[3].
 
Force est de constater que dans les municipalités où les bibliothécaires occupent des postes stratégiques, la bibliothèque se réinvente. Transposons la réflexion à d’autres domaines spécialisés. Pourrions-nous envisager que l’enseignement primaire soit confié à des professionnels sans diplômes en sciences de l’éducation? Probablement pas, car la reconnaissance de leurs qualifications est profondément ancrée dans la conscience collective. Il devrait en être de même pour les bibliothécaires. Si les bibliothèques deviennent des lieux innovants, c’est qu’elles ont bénéficié de l’expertise et du savoir de professionnels visionnaires mettant en place les meilleures pratiques bibliothéconomiques.
Avec du personnel qualifié et en quantité suffisante, nous pourrions assurément implanter chez nous des initiatives ayant un impact socio-économique important au sein de la communauté. La Déclaration des bibliothèques québécoises[4], déposée à l’Assemblée nationale du Québec par le ministre Luc Fortin en octobre 2016, précise d’ailleurs qu’« en fournissant le lieu, les ressources et le personnel apte à les soutenir, la bibliothèque permet à tous les individus, tout au long de leur vie et peu importe leur âge, leur statut social et leur provenance, de se former et de combler leurs besoins de connaissances, d’information et de perfectionnement. »
 
Si nous souhaitons que les bibliothèques publiques québécoises se développent en conformité avec les tendances actuelles, qu’elles soient inclusives et dynamiques, qu’elles interviennent dans toutes les sphères de la société, qu’elles agissent à titre de levier socio-économique au sein de leur communauté, il faut pouvoir compter sur des professionnels possédant un profil de formation internationalement reconnus. En nombre suffisant dans les municipalités, les bibliothécaires contribuent à mettre en œuvre le rôle de catalyseur social des bibliothèques publiques et doivent être vus comme des partenaires potentiels pour la convergence des services publics, notamment au niveau de l’immigration, de l’éducation, de l’alphabétisation, de l’employabilité et de la santé. Les municipalités québécoises auraient avantage à reconnaître pleinement le rôle et l’expertise des bibliothécaires professionnels, ainsi les bibliothèques publiques auraient les moyens d’aller au-delà de leur mandat traditionnel et d’assurer un meilleur impact sur notre société.
 
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[1] Ratio calculé à partir des Statistiques des bibliothèques publiques du Québec 2015 publiées par le Ministère de la Culture et des Communications du Québec et Bibliothèque et Archives nationales du Québec. [2] Disponibles sur le site de l’ABPQ: http://www.abpq.ca/fr/salle-de-pres... [3] So much more: the Economic Impact of the Toronto Public Library on the City of Toronto, 2013. http://martinprosperity.org/media/TPL%20Economic%20Impact_Dec2013_LR_FINAL.pdf [4] Disponible sur le site de l’ABPQ : http://www.abpq.ca/fr/declaration-d...